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Lumineux Souvtchinski (1)

Et voilà que Pierre Souvtchinski exprime, avec impatience, une recherche bien singulière :

Depuis des années que je suis en attente du « Godot » musical ─ ne seriez-vous pas ce « Godot » qui pourrait enfin débarrasser la musique de la psychomanie du dressage ?

Pour Souvtchinski, le dressage, dans le monde musical, c’est l’apprentissage par la répétition : un carcan qui élague et formate l’œuvre en tant que produit culturel d’une époque donnée. Naturellement, la société propose des codes à l’individu (de politesse, de bien-penser, etc) pour lui permettre compris, intégré, accepté par le collectif. Mais Souvtchinski remet en question ces codes et aspire à évincer ce qui bride la création musicale.

Ce refus n’est pas chose anodine : «Dans le refus réside un renvoi à autre chose. Ce renvoi est l’annonce de possibilités qui restent en friches». (Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique, page 214). En rejetant la «psychomanie du dressage», quelles possibilités musicales restées en friches Souvtchinski aspire-t-il à faire sortir de l’ombre ?

L’inlassable refus de l’inessentiel dans la création musicale

Énumérons quelques aspects du refus selon Souvtchinski. Alors qu’il est âgé de 23 ans, en 1915, il refuse que le grand Fedor Chaliapine ait cessé d’évoluer (il n’a alors que 42 ans) : «de nouvelles formes manifestant son talent, personne n’en attend plus, il s’est trop déterminé de toutes parts» (écrit n°2). Alors qu’il est âgé de 90 ans, en 1982, il refuse que Vadim Kozovoï, ait, sans son consentement, augmenté le texte que Souvtchinski avait rédigé sur lui pour valoriser sa poésie de manière outrancière : Souvtchinski refusa l’arrogance et demanda à Kozovoï de s’en tenir strictement à ce qu’il avait écrit. Et Souvtchinski passa sa vie à refuser mille situations au nom d’une exigence rare.

S’il témoigne d’une certaine impatience en attendant «Godot», il ne cherche pas pour autant à s’extraire du présent : «Si on est en règle avec le ‘présent’ – le ‘futur’ se découvre de lui-même» (écrit n°59). Le futur crée une tension mais il faut vivre le présent avec détente. Rejetant tout ce qui dissocie l’être et le temps, l’être devant être compris à partir du temps, Souvtchinski combat la moindre complaisance envers l’inessentiel dans la création.

(Re)lisons la recherche de Souvtchinski : «Ne seriez-vous pas… ?». Sans doute posera-t-il inlassablement cette question aux nombreux compositeurs qu’il rencontrera. Qu’importe, ici, si l’identité du musicien auquel il s’adresse restera inconnue. La question exprime moins l’espoir de rencontrer le «Godot» providentiel que l’intime certitude de son irruption. Les possibilités musicales restées en friches lorsqu’il recherche «Godot» ? une musique transpercée par la puissance du phénomène créatif ! Ce «Godot» attendu, c’est le créateur dont «l’authenticité se confirme par l’éclairage qu’il donne à tout ce qui l’entoure : tout devient autrement clair et visible, auprès et au loin, en arrière et en avant et, aussi, en quelque sorte, par son utilité historique. […] Par la qualité et le volume de sa présence, un grand créateur devient une valeur-étape, une sorte d’arrêt dans le processus continu et saccadé des créations humaines. Cet arrêt est aussi une zone d’attirance et d’efficacité particulière pour un certain temps et un certain milieu». (Souvtchinski, écrit n°66)

Ses quatre-vingt six écrits traitent de l’actualité musicale, de la littérature et de la poésie russes, mais aussi des conséquences de la Révolution russe. Ils forment une totalité, un bloc autosuffisant. Ils sont hantés par la question de l’écoulement du temps au regard du processus créatif. Cette obsession à l’égard du temps interroge : Souvtchinski est-il comme tout le monde soumis à une vibration subjective du temps (ennui, impatience, etc.) ou a-t-il acquis la faculté de s’en extraire ?

Comment Souvtchinski subit l’ennui

Revenons à Heidegger : Jean Grondin, l’un de ses exégètes déterminants, renchérit sur le fait que «le refus représenterait le message de l’être à la pensée qui s’en enquiert» (Jean Grondin, Le tournant dans la pensée de Martin Heidegger, page 101). Entrons donc dans le vif du sujet.

Souvtchinski et Heidegger ─ qui ne se sont ni connus ni lus, bien qu’ils aient écrit sur la problématique du temps à la même époque, dans les années 1920 ─ ont en commun l’utilisation du refus ainsi qu’une réflexion sur le temps à travers les manifestations de son écoulement. Tous les deux soutiennent que l’homme appréhendent le temps de façon impropre quand le temps, pour eux, devient vide.

Souvtchinski : «Si la conscience humaine essaie de saisir le temps comme essence autonome sans pour autant le remplir avec un contenu réel ─ une telle perception perd immédiatement son signe d’éternité […] ; cette attitude, en fin de compte, conduit toujours à une période de marasme ─ le vide» (écrit n°14).

Heidegger, lui, réfléchit au temps du point de vue subjectif de l’ennui. Lorsque l’ennui profond s’abat sur l’homme et le dépersonnalise, l’isole du monde ni de manière totalement objective, ni de manière totalement subjective, Heidegger discerne «l’état d’être laissé vide». (Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique, § 31b, page 215). L’homme se sent extrait du flux temporel et voudrait le réintégrer. Mais les repères du quotidien se sont dissous, il est laissé seul à lui-même. L’homme se retranche alors dans un soi inauthentique, qui va jouer le rôle d’un appel de la conscience elle-même auquel l’homme doit répondre, comme par envoûtement. S’ouvre alors la possibilité de l’instant de la décision pour briser cet envoûtement. (Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique, § 32a-b, pages 219-229). Et le temps devient horizon. L’homme acquiert à ce moment-là une capacité de transformation qui lui est propre. Il a une action sur nous, il fluctue : «Le fait d’être ennuyé et l’ennui en général sont à l’évidence entièrement enracinés dans cette énigmatique essence du temps» (Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique, § 23b, pages 153-154).

S’ancrer en toute conscience dans la «sensation authentique du temps» (Souvtchinski, écrit n°14), remplir le temps ontologique «avec un contenu réel» (Souvtchinski, écrit n°14), transformé et fixé par l’art : voilà ce qui guide Souvtchinski et ce qu’il vit. D’ailleurs, en 1919, une douleur insurmontable s’abat sur sa première épouse et lui-même : leur fille ─ enfant unique ─ meurt accidentellement à l’âge de 3 ans. Et Souvtchinski d’être confronté au vide existentiel qui le marquera à jamais comme une forme d’ennui profond et implacable (Souvtchinski, écrit n°85 précisément intitulé Robinson parmi les hommes).

Lui, qui a questionné l’esseulement en relation avec la question du créateur, n’a pas échappé à l’ennui profond décrit par Heidegger.

Zoom sur l’ennui selon Heidegger

Quand Heidegger réfléchit sur les formes que revêt l’ennui, il en trouve trois.

1. «Le cours du temps tarde à passer.» (Les concepts fondamentaux de la métaphysique, § 23c, page 155). La première forme de l’ennui est celle qui consiste à être ennuyé, malgré soi, par quelque chose, presque de manière objective, et à se trouver dans la perception subjective du temps. Une minute peut paraît une heure. Ici, le temps est laissé vide.

2. «Les choses ne nous dérangent pas. Mais elles ne nous servent pas non plus, elles n’attirent pas notre comportement à elles. Elles nous abandonnent à nous-mêmes. C’est parce qu’elles n’ont rien à offrir qu’elles nous laissent vides» (Les concepts fondamentaux de la métaphysique, § 23d, page 160). La deuxième forme est liée à la première : elle en est l’inverse. Immergé dans le temps, on ne le sent pas passer, et cet oubli crée un vide. En surface de soi-même, on perd son ancrage dans le temps, «ce vide est l’état d’abandon de notre véritable nous-même» (Les concepts fondamentaux de la métaphysique, § 25b, page 184). Ici, le temps traîne en longueur.

3. La troisième forme est celle initialement décrite : l’ennui profond par lequel «s’ouvre la possibilité de l’instant de la décision».

Le temps écouté

Qu’est-ce que «le temps ontologique», selon Souvtchinski ?

Il faut comprendre que Souvtchinski recherche une conception plus originaire du temps que celui qui se présente à l’homme «comme une aspiration horizontale et dynamique qui se dirige vers l’infini» et fait du futur un présent dépourvu de réalité : il parle même de «fantôme ontologique du temps vide» (écrit n°14). C’est en privilégiant le futur sans pour autant négliger les autres dimensions du temps que Souvtchinski pense globalement la création. Et il ne confond pas création et œuvre : la création est de l’essence qui accueille l’être, et l’œuvre est de l’essence figée de l’être.

En écoutant ce que la création propose au-delà de ce qu’elle peut produire, si l’on est en paix avec cette proposition, alors nous n’avons plus de problème avec le temps.

Les trois propositions de Souvtchinski

  1. Il y a un temps (ontologique) qui vient du futur au passé, contre le mouvement de toutes les horloges.
  2. Ce n’est pas la conscience qui forme le temps, c’est le temps qui se forme dans la conscience avec des qualités de temps multiples, même incalculables.
  3. Si on suppose qu’il existe des rayons cosmiques invisibles ─ et omnidirectionnels et omniprésents ─, pourquoi ne pas admettre qu’il existe aussi des rayons temporels invisibles, eux aussi, qui viennent de l’extérieur, qui nous entourent et nous transpercent en permanence et qui se trouvent en tout et en tous dans ce qu’on appelle la vie ?

[ces trois propositions proviennent de l’écrit n°37 (amendé par la note de 3 feuillets sans titre)]

Zoom sur la vie de Souvtchinski (Saint-Petersbourg, 1892 ─ Paris, 1985)

Né dans une famille d’aristocrates qui fut l’une des plus riches de la Russie tsariste, Souvtchinski, après une vie d’exil, s’éteint dans la misère matérielle, sans demander l’aumône auprès des «amis de la dernière heure». Sa vie durant, cette généreuse âme russe marquée par la Révolution de 1917 s'emploie à révéler au vingtième siècle rien moins que Stravinski, Prokofiev et Boulez. Inlassable chantre de la vie de son pays, il perpétue aussi, à travers les grands noms de la littérature russe, le génie de l’esprit eurasien. Un destin, comme l’écrit Pasternak en 1927 : « À Pierre Souvtchinski, de tout cœur, avec mes souhaits de bonheur et d’énergie pour sa mission difficile au service de notre siècle ».

1907 – Étudie le piano avec Felix Blumenfeld (professeur d’Horowitz). 1917 – Crée, avec Boris Assafiev, la revue musicale Melos, et fait jouer en première audition les œuvres de Prokofiev, Stravinski, Wyschnegradski. 1920 – Crée, avec Nicolas Troubetskoï et Pierre Savitski, le Mouvement eurasien. 1926 – Crée, avec D Mirski et Marina Tsvetaeva, la revue littéraire Versty. 1954 – Encadre efficacement la jeune carrière de Pierre Boulez en créant, avec Hermann Scherchen, les concerts du Domaine musical, dont il trouve le nom.

Souvtchinski laisse quatre-vingt six écrits.

René Char, en 1987 : «Nature admirable, sûre et soudaine dans la seconde à l’invisible miroir, sur le minuit marcheur : Pierre Souvtchinski».

à suivre !

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